Des lieux, des mondes, eídōla

7 vidéos, collection du Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur (2013-2019)
Entrée gratuite
Sur réservation

Une programmation conçue par les étudiants du Master Arts plastiques et Sciences de l’art, en collaboration avec le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Gilles Desplanques, L’île de béton, 2016
Vidéo HD, couleur, sonore, 9 min. 20 s. Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur
© Gilles Desplanques

Pour les grecs de l’Antiquité, le terme eídōlon désignait le double d’une chose vue. Les textes du 5e siècle témoignent d’une mutation profonde affectant le sens de ce mot, celle-ci marquant l’avènement de l’image en tant que représentation (eídōlon eikōn). La littérature est si riche à ce sujet qu’elle confère valeur plurivoque aux eídōla. Jean-Pierre Vernant souligne que, « de l’eídōlon, double fantomatique, présence ici-bas d’une réalité surnaturelle, on est passé à l’eídōlon, artifice imitatif ». Pour Platon, s’il présente une apparence sensible, l’eídōlon n’en relève pas moins du non-être. Il peut ainsi donner à connaître des réalités contrastées, situant sur le même plan des faits tangibles, des phénomènes occultés, ignorés, disparus ou encore rendus invisibles. Une telle mise en jeu de l’absence ouvre à un questionnement sollicitant les figures et les lieux désignés ou suggérés dans les sept vidéos rassemblées à l’occasion de cette programmation. De quelle manière les images, du fait même de leur dualité et de leur part d’ombre, nous portent-elles à percevoir ou bien à deviner la coexistence de plusieurs mondes ?

Lieux de passages, de rencontres et de projections, les frontières géographiques réalisent, in situ, l’idée même d’un dédoublement. Dans Bab Sebta, Randa Maroufi met en scène le micro-territoire chargé d’attentes et de tensions qu’incarne, au nord du Maroc, l’enclave espagnole de Ceuta, porte d’entrée vers l’Europe. Déployant de longs travellings qui balayent et scannent diverses situations, l’artiste opère une mise à distance, le point de vue aérien qu’elle adopte dévoilant l’entièreté d’une zone de transit évoquant une maquette à échelle. Bab Sebta parcourt le dispositif des marquages au sol qui, délimitant et cloisonnant les espaces, inscrit les frontières qui canalisent et enferment les individus. Tel un monde réduit autonome, ce lieu semble obéir à ses propres règles. Il n’en est pas moins l’expression densifiée de flux beaucoup plus vastes.

Dans le Roman Algérien de Katia Kameli, divers témoignages faisant retour sur les événements qui ont conduit à l’indépendance de l’Algérie éclairent le mouvement des images vécues et partagées. Les lectures se superposent, laissant découvrir une restitution à la fois documentée et sensible. Introduisant le dispositif complexe d’une mise en abyme, la réalisatrice conduit une double analyse : celle, à la fois philosophique et historique d’une nation naissante, mais également celle, hautement visuelle, portant à considérer le rôle fondateur des images dans les constructions identitaires et les imaginaires collectifs. Dans le deuxième chapitre du Roman Algérien, la philosophe Marie-José Mondzain commente le premier temps du film, révélant au spectateur la construction d’une mémoire faite d’images empreintes de solidarités, d’espoirs et de souffrances.

Swatted d’Ismaël Joffroy Chandoutis rapporte la coexistence de mondes perméables à la partition instable supposée distinguer le « réel » du « virtuel ». Intriquant images de synthèses et témoignages, son film rend compte du swatting, un phénomène dans lequel joueurs en ligne et streamers sont victimes de fausses dénonciations de la part de hackers. Les gamers subissent, à leur domicile, l’irruption de la SWAT, une unité d’élite spécialisée, qui a été trompée par la situation. Cette intrusion est double : une réalité policière violente fait effraction, et dans l’espace privé, et dans l’espace fictionnel.

Dans L’île de béton, Gilles Desplanques offre une libre adaptation du roman éponyme de J.G. Ballard – dont la publication originale (Concrete Island) date de 1974. Adoptant la forme dystopique caractéristique de l’anticipation sociale, l’artiste mobilise en images les ressorts d’un genre littéraire cher à l’écrivain. L’unique protagoniste du film y figure une sorte de naufragé reclus dans un lieu dépourvu de toute autre vie humaine. Quelques objets abandonnés nous rappellent cependant au souvenir d’un monde partagé. L’embarras du personnage à leur égard métaphorise un autre trait distinctif de l’anticipation, telle qu’elle instaure un double mouvement, oscillant entre un futur proche et un passé récent.

Co-réalisé avec Adrien Bels, Les Paradis Sauvages d’André Fortino témoigne des différentes incarnations de l’artiste, danseur et performeur. Abandonnés, oubliés, en ruine ou à la marge de la cité, ces lieux hantés par le passé semblent retournés à l’état sauvage. Loin de les apprivoiser, Fortino semble s’en faire le miroir. Il les habite, les anime et les fait vivre à nouveau. Il esquisse, dans chacun de ces « paradis », une chorégraphie réactivant les espaces qu’explore la caméra. Lacrizotiek de Sara Sadik fait référence à Jul, l’un des chanteurs de rap les plus populaires en France. Revendiquant une esthétique « beurcore », l’artiste introduit des références populaires dans la vidéo contemporaine. Réalisé avec la complicité d’adolescents fréquentant le centre social de la cité de la Busserine, à Marseille, son court-métrage fait une large part à leurs imaginaires, introduisant une science-fiction humoristique dans les décors du quartier. Car il s’agit d’organiser, à la Busserine, une fête de bienvenue à l’intention d’un groupe d’Aliens en provenance de la planète Corgnium. Les acteurs improvisés s’inspirent librement de leur idole tout en s’appropriant des codes et scénarios qui témoignent d’autres identités collectives. Romain Kronenberg, lui, nous entretient d’un au-delà et d’un après difficiles à appréhender. Dans Rien que de la terre et de plus en plus sèche, deux amis campent dans une zone désertique, à la marge d’une ville en construction. L’émetteur radio qu’ils utilisent est leur unique lien avec un « frère » parti en éclaireur ouvrir une voie vers un monde meilleur. Récit d’un espoir douloureux, cette vidéo nous plonge au cœur des doutes, des sacrifices et des croyances de migrants prêts à tout risquer pour vivre enfin, et non plus seulement survivre. Ici se confrontent sans se toucher des mondes affectés de temporalités diverses, que seule une radio relie, fragilement. À l’arrière-plan, un chantier monumental que les amis semblent vouloir fuir ; ces derniers occupent le premier plan tandis que leur radio laisse imaginer un territoire hors-champ où se joue leur avenir.

Réalisées entre 2013 et 2019, les sept vidéos choisies à l’occasion de cette programmation intriquent des dimensions sociales, politiques et culturelles complexes. La pluralité de lieux-mondes hétérogènes y fait écho à une époque et une condition, les nôtres, hantées par l’abandon des régimes unifiés de temporalité et de spatialité qui, au temps de la modernité encore, caractérisaient l’universalisme occidental. « Aussi, écrivent Aurélien Barreau et Jean-Luc Nancy, ne vivons peut-être pas plus dans un monde ou dans plusieurs mondes que le ou les mondes ne se déploient, divergent ou se recoupent en nous et par nous . »

Un programme réalisé par les étudiantes et étudiants du Master 2 Arts plastiques et Sciences de l’art - 2021.

Ressources éditoriales et multimédia
Les entretiens de Ce même monde, le magazine du Frac
Aix-Marseille Université (AMU)
Festival du 12 au 15 octobre 2021.
Bâtiment Turbulence site Saint-Charles du Campus Centre d’Aix-Marseille Université.
Qui le sait ? Le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur est riche d’une très importante collection d’œuvres vidéo. Ce fonds de 129 films, qui s’enrichit d’année en année, offre un regard essentiel sur l’évolution de ce médium dans la création contemporaine. Pour le mettre en valeur et le sortir de ses réserves, un partenariat astucieux a été mis sur pied avec Aix-Marseille Université, AMU : un workshop grandeur nature avec exposition à la clé.

Dans le cadre d’un partenariat initié en 2020, il a été imaginé d’utiliser (...)