Pascal Navarro

Tout va comme je vais

Une exposition proposée à l’église Sainte-Cécile de Ceillac en regard des œuvres de la collection du Frac de Paul Chochois, Karim Ghelloussi, Jérémy Laffon, Catherine Melin, Michel François et Emmanuel Régent

Pour cette troisième année de collaboration entre les Amis de Ceillac et le Fonds régional d’art contemporain Provence-Alpes-Côte d’Azur, l’église Sainte-Cécile accueillera des œuvres issues de la collection, en regard avec la pratique artistique de Pascal Navarro. Artiste dont les productions ont récemment rejoint le fonds, il apportera un soin particulier à mettre en dialogue son travail avec celui de ses contemporains, dans ce lieu d’exposition atypique situé au cœur des montagnes du Queyras.

Pascal Navarro, Le lit, 2019.
Lit en noyer transformé, 36 x 36 x 36 cm. Collection Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Cécile Coudreau : Le Frac et l’association des Amis de Ceillac t’ont invité à réaliser une exposition dans l’église Sainte-Cécile, édifice typique du département des Hautes-Alpes en termes de construction. Au cours de ta visite des lieux, tu as découvert l’ampleur du patrimoine historique que renfermaient l’église, mais aussi la commune. À ce titre, quelle dimension souhaiterais-tu mettre en exergue au cours de l’exposition ?

Pascal Navarro : Ceillac a l’aspect d’un village idyllique, situé au cœur d’une nature spectaculaire. Avec ses vieux chalets et ses quelques centaines d’habitants chaleureux, il semble protégé des méfaits du monde moderne, tout en profitant de certains de ses avantages par le biais du tourisme et de sa petite station de ski. La réalité est autre. Il n’est épargné de rien. Le centre du village est placé en zone dangereuse et vit de fait sous une menace permanente, exacerbée aujourd’hui par la crise sanitaire. En 1957, une crue du Cristillan a enseveli le village sous des milliers de tonnes de boue. Paradoxalement, cette catastrophe a fait entrer Ceillac dans la modernité. De nouvelles constructions ont été réalisées, et la station de ski a été développée. Le village, jusque-là victime de l’exode rural, a vu sa population augmenter. Le drame a finalement produit un nouvel essor. J’ai le sentiment que les habitants sentent aujourd’hui que ce chapitre est en train de se refermer. Le réchauffement climatique inquiète. L’économie et la vie de ce petit village de montagne devront se réinventer dans un nouveau contexte. Contrairement aux apparences, l’endroit n’est pas épargné par le passage du temps. Au contraire, il est partout, inscrit même sur les murs. Sur les cadrans solaires, il parle à la première personne. C’est à la devise d’un cadran solaire de la région qu’est emprunté le titre de l’exposition.

Cécile Coudreau : L’histoire, le passé, la mémoire, sont des notions qui t’intéressent particulièrement et qui se traduisent massivement dans ton travail par des dessins que tu qualifies de « néguentropiques ». Peux-tu revenir sur cette technique si particulière et préciser pourquoi elle sert si bien ta pratique artistique ?

Pascal Navarro : Mon travail joue avec le principe de conservation. Conservation des œuvres d’art, bien sûr, mais bien au-delà, de toutes choses. Techniquement, je réalise des dessins qui s’altèrent dans le temps, en travaillant avec des encres de différentes qualités. Certaines sont faites pour résister des centaines d’années à la lumière quand d’autres, plus ordinaires, s’effacent progressivement. De fait, le travail n’existe que comme moments, et pose de véritables questions aux conservateurs.

Cécile Coudreau : Les pièces qui ont été acquises en 2019 par le Frac Provence-Alpes-Côte d’Azur sont des productions récentes assez éloignées plastiquement de ton travail habituel. Tu t’émancipes même de la 2D pour proposer une œuvre en trois dimensions. Comment en es-tu venu à changer de proposition formelle et en quoi le propos reste malgré tout similaire à ces deux pratiques ?

Pascal Navarro : Le Frac a acheté un ensemble de dessins et une sculpture intitulée le Lit. Cette sculpture a été réalisée à l’occasion de l’exposition personnelle le Stock et le Flux à la Maison Salvan, qui s’organisait autour des notions de transmission et de perte. Le Lit est une sculpture en noyer massif. C’est un meuble qui a été découpé et réassemblé de manière à être facilement stockable. J’ai travaillé avec un ébéniste, pour que l’objet produit soit très beau. Ce lit a été construit par mon grand-père ébéniste que je n’ai pas connu et offert à mes parents. J’y ai très probablement été conçu. Après le décès de ma mère, mon père a voulu s’en débarrasser. Au-delà de l’affect personnel que j’ai avec cette pièce, il me semble qu’elle contient un fait marquant de notre époque où nous jetons des objets qui savaient résister au temps et contenaient un savoir pour les remplacer par des quantités incommensurables d’objets éphémères. Nous vivons dans une époque d’accélération entropique exponentielle.

Cécile Coudreau : En exposant des œuvres issues de la collection du Frac avec ton travail, un regard croisé entre les différents univers artistiques émerge et donne corps à un accrochage scrupuleusement pensé. Comment as-tu opéré ces choix ? Selon quelles conditions ?

Pascal Navarro : L’exercice qui consiste à construire une exposition collective en dialogue avec son propre travail implique d’articuler de nombreux éléments dans un contexte lui-même signifiant, à savoir une église dédiée à sainte Cécile, qui n’est plus utilisée que pour les enterrements. C’est mon point de départ. Ensuite, je cherche à établir des dialogues entre ces trois points cardinaux, mes recherches actuelles, les pièces du Frac, le lieu. Il y est question de conservation, de perte, de menace.

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Église Sainte-Cécile

05600 Ceillac
Ouvert tous les jours de 17h à 19h sauf le dimanche.


Les œuvres de la collection du Frac dans l’exposition

  • Emmanuel RÉGENT, Pendant qu’il fait encore jour, 2013
    Feutre à encre pigmentaire sur papier marouflé sur toile sur châssis, cadre bois blanc
    133 x 180 cm
    Achat à la Galerie Bertrand Baraudou en 2013
    Inv. 2013.791
    © Emmanuel Régent
    Photo : Visuel fourni par la galerie
  • Catherine MELIN, Montagnes russes
    Dimensions variables
    © Adagp, Paris
    Photo : Visuel fourni par l’artiste
  • Stéphanie NAVA, Le cours figé des lignes, 2012
    Installation
    "Le cours figé des lignes est une grande maquette de plâtre retraçant une partie de la vallée du Rhône. Installé sur
    une table, ce “plan-relief” est constitué d’une cinquantaine de blocs de plâtre. Ceux-ci définissent différents
    territoires agrégés autour du fleuve, lui-même étant figuré en creux, par le vide sinueux qui serpente au centre du
    plateau. Le cours d’eau agrège autour de lui de multiples territoires. Distincts, ils sont néanmoins liés
    identitairement par celui qui les irrigue tour à tour, pour former la “Vallée du Rhône”.
    L’ensemble forme un vaste puzzle ou une tectonique particulière des “plaques rhodaniennes” dont les découpes
    sont de multiples natures. À la fois outil de figuration qui se voudrait objectif et geste subjectif de détermination
    d’espaces nommés et définis selon des critères précis, l’élaboration de la carte bute sur plusieurs questions.
    Comment définit-on un territoire ? Ou plutôt : comment dessine-t-on un territoire ? Comment en arrêter le tracé
    des lignes qui constituent ses frontières ? Quels critères choisit-on ?
    Cette oeuvre tente de mettre en place une cartographie de la vallée en réunissant différentes manières de désigner
    des entités territoriales. Chacune d’entre-elles est cerclée de frontières dont le dessin est déterminé selon des
    critères variables. Il y aura ainsi le tracé d’une autoroute, celui d’une rivière, une frontière départementale, une
    frontière linguistique, un mur érigé contre la peste au XVII° siècle, une zone inondée par le Rhône, des reliefs, des
    spécificités géologiques, des villes que j’ai habitées, etc... Parfois administratives, parfois historiques, ou encore
    géologiques, climatiques ou personnelles, ces frontières produisent par le découpage de cette vallée, une
    géographie singulière du fleuve, de Lyon au delta."

    Stéphanie Nava
    48 modules en plâtre, table en bois, 4 photographies contrecollées sur dibond, étagère, dessin au crayon de papier

    Dimensions variables Table : 310 x 120H cm ; Dessin : 42 x 59,4cm ; 4 tirages photographiques contrecollés sur dibbon : (15 x 20,1cm), (10,4 x 15,7cm), (10,6 x 15,3cm), (15,4 x 21,4cm) ; étagère : largeur 120cm
    Achat à l’artiste en 2015
    Inv. 2015.866
    © Adagp, Paris
  • Paul CHOCHOIS, Billets sentent comme un bouquet, 2019
    Sérigraphie à l’encre de billets de 5 et 10 euros
    Sérigraphie couleur
    53 x 43 cm
    Achat à la Galerie de la Scep en 2019
    Inv. 2019.1023
    © droits réservés
    Photo : Visuel fourni par la galerie
  • Karim GHELLOUSSI, (Sans titre), 2011 - 2014
    Matériaux divers
    164 x 150 x 124 cm
    Achat à la Circonstance Galerie en 2016
    Inv. 2016.894
    © Adagp, Paris
  • Michel FRANÇOIS, 680 000 Bâilleurs, 1991
    Papier, impression héliographique sur papier
    Dimensions et installations variables (largeur : 80 cm, diamètre d’origine du rouleau : 65 cm, longueur du papier sérigraphié : environ 7 km).
    Achat à la Galerie Jennifer Flay en 2000
    Inv. 2000.442
    © Adagp, Paris
    Photo : Jean-Christophe Lett
  • Jérémy LAFFON, Black ice cubes drawings
    © SAIF
    Photo : Jean-Christophe Lett